Colette (1873-1954) : Enceinte
26 juillet, 2009 @ 10:56 Notes de lecture

Insidieusement, sans hâte, la béatitude des femelles pleines m’envahissait. Je n’étais plus tributaire d’aucun malaise, d’aucun malheur. Euphorie, ronronnement, de quel nom, le scientifique ou le familier, nommer cette préservation? Il faut bien qu’elle m’ait comblée puisque je ne l’oublie pas… On se lasse de taire ce qu’on n’a jamais dit, en l’espèce, l’état d’orgueil, de banale magnificence que je goûtais à préparer mon fruit… Chaque soir je disais un peu adieu à l’un des bons temps de ma vie. Je savais bien que je le regretterais. Mais l’allégresse, le ronronnement, l’euphorie submergeaient tout, et sur moi régnaient la douce bestialité, la nonchalance dont me chargeaient mon poids accru et les sourds appels de la créature que je formais.Sixième, septième mois… Premières fraises, premières roses. Puis-je appeler ma grossesse autrement qu’une longue fête? On oublie les affres du terme, on n’oublie pas une longue fête unique: je n’en ai rien oublié. Je me souviens surtout que le sommeil, à des heures capricieuses, s’emparait de moi et que j’étais reprise, comme dans mon enfance, par le besoin de dormir sur la terre, sur l’herbe, sur la terre échauffée. Unique «envie», saine en vie.

Vers la fin j’avais l’air d’un rat qui traîne un œuf volé. Incommode à moi-même il m’arrivait d’être trop fatiguée pour me coucher… Sous le poids, sous la fatigue, ma longue fête ne s’interrompait pas encore. On me portait sur un pavois de privilèges et de soins… L’Etoile Vesper

-Jean
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