posts de mai 2010


Qui dit vrai ?

C’est une affaire entendue : le tabagisme passif est mauvais pour la . Depuis le 1er janvier 2008 et l’entrée en vigueur du décret interdisant la cigarette dans les lieux publics, la question ne déchaîne plus les passions. Et pourtant : alors que le monde célèbre aujourd’hui la Journée mondiale sans tabac, un spécialiste respecté ose rouvrir le débat.
Tenu au « devoir de réserve » quand il dirigeait l’une des plus grandes facultés de médecine de , le pneumologue Philippe Even, désormais à la retraite, exprime pour la première fois publiquement ses doutes sur la nocivité réelle du tabagisme passif. « Les preuves scientifiques n’existent pas », assène celui qui fut membre du premier Comité antitabac formé par Mitterrand en 1981.
En , les études exhaustives sur le sujet sont rares. En 1997, l’académie de médecine publie un premier rapport sur la question et conclut que le tabagisme passif est à l’origine chaque année d’une « centaine de cas » de cancers, et de 2 500 à 3 000 décès liés à des maladies cardiovasculaires. Problème : l’académie n’a fait que transposer à la France des données issues d’études étrangères, dont le pneumologue conteste la « précision ». En 2006, un rapport européen semble clore le débat : la France compte 5863 décès par an dus à la fumée passive. Mais cette fois, c’est la méthodologie qui est critiquée et les chiffres « réels » s’effondrent.
S’il est isolé dans son combat, Philippe Even n’est pas seul. Depuis plusieurs années, le tabacologue Robert Molimard dénonce une « lutte contre le tabagisme qui se transforme en lutte contre les fumeurs ». Le médecin et député (UMP) Bernard Debré, un proche de Philippe Even, est plus nuancé. « Le doute suffit à justifier l’interdiction », assure-t-il. Quant aux associations antitabac, elles réfutent en bloc ces accusations. Et clament qu’aujourd’hui, ne serait-ce que par confort, personne — y compris les fumeurs — ne souhaiterait revenir en arrière. A une époque où il était encore possible de fumer une cigarette dans les cafés ou les restaurants.

Gustave Courbet (10-06-1819-1877) : Le chêne de Flagey

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Le Chène de Flagey « appelé chène Vercingétorix. Camp de César près d’Alésia, Franche-Comté, 1864″, est un bon exemple de la démarche de Courbet lorsqu’il élaborait un tableau. Il y a d’abord le motif, un chêne splendide dont le peintre réalise le portrait, le plus beau parmi les nombreux arbres qu’il a représentés. Sorte d’hymne réaliste à la nature d’un peintre proche des paysages de Barbizon, c’est aussi un exercice de virtuosité dans lequel la brosse et le couteau de Courbet nous offrent l’alliance de l’air, de la lumière, de la terre et du monde végétal et animal (le chien et le lièvre).

La composition de ce paysage est remarquable car l’arbre remplit tout le cadre, le tronc posé au milieu déployant ses branches et son feuillage sur le ciel, que l’on aperçoit qu’au loin, par-dessous. La bande de terre où s’enracine le chêne occupe un tiers du tableau, et l’ampleur de l’arbre lui confère une sorte de paisible fierté, qui traduit l’amour de Courbet pour son pays.

Mais il y a aussi la « signification » (Nochlin) de cet arbre, image traditionnelle de l’énergie et de la puissance liée aux cultes druidiques, qui évoque les arbres de la liberté plantés à la Révolution et renvoie à la polémique sur le site d’Alésia tout en concentrant tous les thèmes réaliste. Michèle Haddad

 

250 morts !

Les fouilles sur un charnier dans le sud de la Serbie pouvant contenir les dépouilles de quelque 250 Kosovars albanais, devraient commencer dans « deux ou trois semaines », en présence de représentants kosovars, a-t-on annoncé officiellement aujourd’hui à Pristina. « Nous nous attendons à ce que le travail débute de façon intensive dans deux ou trois semaines au plus tard », a déclaré Pajazit Nushi, responsable d’une délégation kosovare chargée de faire la lumière sur les personnes disparues pendant le conflit de 1998-1999. M. Nushi venait de rencontrer à Pristina ses homologues serbes.

« Nous serons présents (…) jusqu’à ce que le dernier squelette soit exhumé de cette fosse commune », a ajouté Nushi. « En ce qui nous concerne à Pristina, nous ne sommes pas sûrs qu’il y ait seulement 250 (corps) comme Belgrade l’a annoncé, car tant que le dernier crâne des personnes tuées n’aura pas été exhumé, nous ne pouvons fournir de chiffres exacts » sur le nombre des corps ensevelis, a-t-il poursuivi. Les autorités serbes avaient annoncé le 10 mai la découverte dans le sud de la Serbie d’un charnier contenant vraisemblablement les dépouilles de quelque 250 Albanais du Kosovo tués pendant le conflit de 1998-99, soit l’un des plus importants jamais mis au jour dans le pays.

Plusieurs charniers de ce type ont déjà été découverts en Serbie. Les forces de l’ancien président yougoslave, Sloboban Milosevic, procédaient ainsi pour tenter de cacher en Serbie des crimes de guerre commis contre des civils au Kosovo. Un expert kosovar, Arsim Gerxhaliu, membre de la délégation kosovare, a indiqué qu’il avait été demandé aux Serbes de pouvoir transférer les dépouilles vers Pristina, aussitôt après leur exhumation. « Nous pouvons ainsi entamer les identifications à Pristina au lieu de les faire en Serbie avant d’envoyer (les dépouilles) vers le Kosovo », a-t-il dit.

Patrice de La Tour du Pin (1911-1975) : Laurence endormie

Cette odeur sur les pieds de narcisse et de menthe,
Parce qu’ils ont foulé dans leur course légère
Fraîches écloses, les fleurs des nuits printanières,
Remplira tout mon cœur de ses vagues dormantes ;

Et peut-être très loin sur ses jambes polies,
Tremblant de la caresse encor de l’herbe haute,
Ce parfum végétal qui monte, lorsque j’ôte
Tes bas éclaboussés de rosée et de pluie ;

Jusqu’à cette rancœur du ventre pâle et lisse
Où l’ambre et la sueur divinement se mêlent
Aux pétales séchées au milieu des dentelles
Quand sur les pentes d’ombre inerte mes mains glissent,

Laurence… Jusqu’aux flux brûlants de ta poitrine,
Gonflée et toute crépitante de lumière
Hors de la fauve floraison des primevères
Où s’épuisent en vain ma bouche et mes narines,

Jusqu’à la senteur lourde de ta chevelure,
Éparse sur le sol comme une étoile blonde,
Où tu as répandu tous les parfums du monde
Pour assouvir enfin la soif qui me torture !

Pour Chriss !

57169mots.jpgComme avec les êtres vivants, j’ai avec les mots des amitiés, des antipathies, des amours et des tabous. Certains définissent mes ambitions, mes projets, mes « objectifs » intellectuels : lire, apprendre, méditer, voir, comprendre, savoir, écouter, s’enthousiasmerLiberté, justice, honnêteté, respect, humanité, définissent mon idéal de vie. Je me méfie de  » l’homme » d’un seul mot comme de celui d’un seul livre. Je crois que nous avons tous notre dictionnaire, que nous complètons et expurgeons au cours de notre vie. Nous les classons non par ordre alphabétique mais en fonction de nos expériences et en cela nous devons nous méfier. Mais celui qui me représente peut-être le plus c’est curiosité : curiosité pour la vie, la femme(s), le passé, le progrès, l’avenir, l’univers, les livres, le temps…. la poésie ! Mots qui eux aussi font partie de mes préférences.

Valmont

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C’est ce que j’aime dans la lecture.
Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre,
dans lequel vous trouverez un petit passage
qui vous pousse vers un troisième livre.
Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur.

Annie Barrows – coauteur : Mary Ann Shaffer,

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates - 7238

Tell Zeïden

Dans le nord de la Syrie, une équipe d’archéologues a entrepris des fouilles qui devraient améliorer notre compréhension de l’une des cultures préhistoriques de Mésopotamie tenue pour l’origine des premières cités et Etats du monde, mais aussi de ­l’invention de l’écriture. Après deux années d’études et d’excavations préliminaires sur le site de Tell Zeidan, les chercheurs syriens et américains ont déjà découvert un éventail fascinant d’artefacts issus de ce qui fut un site préurbain florissant en amont de l’Euphrate. Le village a été occupé pendant deux millénaires, jusqu’en 4000 avant notre ère, période mal connue mais qu’on suppose cruciale dans l’évolution culturelle de l’humanité.

D’après les spécialistes de l’Antiquité, Tell Zeidan devrait nous permettre de mieux saisir la vie à la période dite d’Obeïd, entre 5 500 et 4 000 avant notre ère. Durant celle-ci, le recours à l’irrigation s’est généralisé, les échanges commerciaux à longue distance ont eu un impact social et économique, de puissants chefs politiques ont pris le pouvoir et les communautés se sont peu à peu subdivisées en classes sociales, riches élites d’un côté et roturiers de l’autre.

Selon Gil Stein, directeur de l’Institut oriental de l’université de Chicago, qui dirige les fouilles à Tell ­Zeidan, ces dernières pourraient fournir des résultats marquants au cours des prochaines décennies. Guillermo Algaze, anthropologue à l’université de Californie à San Diego, qui fait autorité dans le domaine de l’urbanisme primitif au Moyen-Orient, estime que Zeidan “pourrait bien révolutionner les interprétations actuelles sur l’avènement de la civilisation au Proche-Orient”. Le site se trouve à deux heures de route au sud-est d’Alep et à environ 5 kilomètres de la ville moderne de Raqqa. Il se compose de trois grands tumulus sur la rive orientale du Balikh, au nord de son confluent avec l’Euphrate. Les monticules, dont le plus haut dépasse 15 mètres, encadrent les ruines d’une ville. Des vestiges enfouis et des tessons de céramique sont éparpillés sur une surface d’une quinzaine d’hectares, ce qui fait sans doute de Tell Zeidan le plus grand site connu de la période d’Obeïd.

Tell Zeidan a été identifié en 1926 par l’archéologue américain William F. Albright. Il a intrigué l’archéologue britannique sir Max Mallowan, époux d’Agatha Christie, qui l’a rapidement étudié dans les années 1930. Une équipe néerlandaise dirigée par ­Maurits van Loon s’y est intéressée en 1983. C’est elle qui a établi que le site remontait apparemment à la période d’Obeïd. Durant les étés 2008 et 2009, Stein et son équipe ont procédé à la cartographie du site et ont creusé des tranchées d’exploration. Leurs premières découvertes leur ont confirmé qu’il s’agissait bien d’une “communauté proto-urbaine” de la période d’Obeïd, probablement le site d’un grand temple. On a identifié quatre phases d’occupation distinctes à Tell Zeidan : les sédiments les plus anciens recèlent des traces d’une culture primitive, dite de Halaf (période antérieure à celle d’Obeïd), une couche médiane contenant du mobilier bien conservé de l’époque d’Obeïd et deux couches supérieures datées de la fin de l’âge du cuivre. Pour l’heure, tout semble montrer que ces transitions d’une époque à l’autre se sont déroulées sans heurts.

Les archéologues ont dégagé des restes de planchers, de foyers, de murs en briques de terre crue, de la poterie peinte d’Obeïd et des portions de murs, peut-être des fortifications ou un édifice public monumental. Les styles céramiques et les tests au carbone 14 [technique de datation de la matière organique] permettent de dater ces murs d’environ ­5000 av. J.-C. L’une des découvertes les plus marquantes a été celle d’un sceau en pierre représentant un cervidé, sans doute utilisé pour marquer les marchandises afin d’en indiquer le propriétaire avant l’invention de l’écriture. De près de 5 cm sur 6 cm, ce sceau est d’une taille inhabituelle et gravé dans une pierre rouge qui n’est pas originaire de la région. En fait, estiment les archéologues, il ressemble à un autre sceau retrouvé à quelque 300 kilomètres plus à l’est, à Tepe Gawra, près de Mossoul.

Pour les spécialistes, un sceau est un artefact riche en information. Il signifie, précise Richard L. Zettler, archéologue de l’université de Pennsylvanie, que “quelqu’un a l’autorité pour contrôler l’accès aux choses – pour fermer et sceller les jarres, les sacs, les portes – et, par conséquent, l’existence de tels sceaux révèle qu’il y avait une stratification sociale”. L’existence de sceaux élaborés présentant des motifs presque identiques sur des sites aussi éloignés laisse penser, ajoute Stein, que, “à cette époque, des élites commençaient à occuper des positions de pouvoir dans une région très étendue et [que] ces élites dispersées partageaient les mêmes symboles, peut-être même une idéologie commune concernant la supériorité de leur statut social”.

D’autres artefacts confirment l’évolution de villages de la culture d’Obeïd, passant de l’autosuffisance à une production artisanale spécialisée qui dépendait du commerce et était capable de procurer des biens de luxe. Une transition de cet ordre n’a pu s’opérer qu’avec une certaine structure administrative et a dû donner naissance à une classe aisée. La campagne de fouilles recherche des restes de temples et de grands édifices publics susceptibles d’étayer l’hypothèse de ces bouleversements sociopolitiques.

Dans ce qui était apparemment la zone industrielle du site, les archéologues ont mis au jour huit grands fours à poterie, une marchandise produite par la culture d’Obeïd que l’on retrouve même dans des régions éloignées. Ils ont également trouvé des lames d’obsidienne de grande qualité. L’abondance d’éclats d’obsidienne montre que ces lames étaient produites sur place. Leur couleur et leur composition chimique indiquent que la pierre provenait de mines qui se situent aujourd’hui en Turquie. Tell Zeidan abritait aussi une fonderie pour la fabrication d’outils en cuivre, la technologie la plus avancée du Ve millénaire avant. notre ère. Il est probable que les gens parcouraient jusqu’à 400 kilomètres pour se procurer du minerai de cuivre, sur des sites près de Diyarbakir, en Turquie. Il ne devait pas être facile de rapporter le minerai à Tell Zeidan. A une époque où l’on ne connaissait ni la roue ni les ânes domestiques, le minerai devait être transporté à dos d’homme. Récemment encore, explique Algaze, les universitaires considéraient que l’apparition des villes et des Etats en Mésopotamie avait été “un événement relativement soudain ayant eu lieu au IVe millénaire avant notre ère. dans un espace confiné au sud de ce qui est aujourd’hui l’Irak”. Mais, conclut le chercheur, le développement des échanges et de la technologie les cultures interconnectées de la période d’Obeïd que l’on observe à Tell Zeidan permet d’envisager que le “ferment de la civilisation urbaine” remonte à bien avant 4 000 avant notre ère.

Carl Larsson (1853-1919) : Ma soeur aînée – 1908

 

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Le monde se divise en deux catégories de gens:
ceux qui lisent des livres et ceux qui écoutent ceux qui ont lu des livres.
Bernard Werber

Pierre Jakez Hélias (1914-1995) : Le Cheval d’orgueil – 1975

57162chevalorgueil.jpgCependant, mon père put fréquenter l’école communale de Plozévet jusqu’à l’âge de onze ans. Le sabotier aurait voulu que tous ses enfants eussent de l’instruction. Lui-même lisait dans les livres et c’était assez rare, à l’époque, pour un homme de sa condition. Il lisait en breton et en français, de préférence à haute voix. Quelqu’un m’a dit l’avoir entendu déclamer dans son champ un livre à la main, en guise de récréation. Moi, je l’ai vu manier mes livres de classe comme un prêtre les évangiles. Un tel homme, ne pouvait qu’ambitionner de l’instruction pour ses enfants. Terre humaine/Pocket n° 3000 p. 15-16

Les ossements du Mucem

Nouveau rebondissement dans l’histoire déjà mouvementée du chantier marseillais du futur Musée des civilisations d’Europe et de la Méditerranée (Mucem). Mardi, des ossements, crânes et fémurs essentiellement, ont été découverts « à cinq mètres de profondeur, dans les dents des pelleteuses« . « Une partie est allée à la décharge avant qu’on ne s’en rende compte, raconte Tilman Reichert, chef de chantier. On a alors prévenu la police, qui a demandé une expertise. »
La surprise est totale, puisque les travaux se déroulent sur une zone de remblais, l’esplanade du fort Saint-Jean ayant été gagnée sur la mer à la manière d’un polder, à la fin du XIXe siècle . La zone n’a donc a priori pas de raison de receler des vestiges archéologiques. Pour l’anecdote, Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire de Marseille, avait même déclaré lors d’une conférence de presse en 2009 : « En principe, ce n’est pas là qu’on devrait rencontrer les tibias de Jules César… On les a déjà trouvés partout ailleurs ! » Les ossements sont aujourd’hui en cours d’expertise, et la décision d’interrompre ou non le chantier sera prise dans les jours qui viennent. Du côté du cabinet d’architecture Rudy Ricciotti, on affiche cependant une certaine sérénité. « La découverte peut avoir des conséquences sur le calendrier du chantier, mais la zone des ossements est très localisée, elle s’étend sur 50 m², cela ne nous empêche pas de continuer à travailler, affirme Rudy Ricciotti. Je trouve très beau qu’on trouve une trace de vie de civilisations qui remontent avant les Grecs – si l’information se confirme – pour un musée des civilisations ! »
La découverte de ces ossements a étonné jusque dans l’environnement immédiat du chantier du futur musée. Alain Bourdy, président de la société des Amis du Mucem, affirmait hier: « Personne au Mucem n’a été informé de quoi que ce soit ». Penchant plutôt pour « un canular bien orchestré par les opposants au projet« . Idem dans les milieux politiques où personne n’avait pris connaissance de cette information. Sans doute parce que le chantier de ce futur musée, pièce majeure dans le dispositif de Marseille-Provence capitale européenne de la Culture en 2013, est géré par l’établissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels (Emoc), qui dépend du ministère de la Culture.
Réquisitionné par la police qui, au début de cette découverte, avait ouvert une procédure judiciaire (aujourd’hui stoppée), le Dr Pascal Adalian, maître de conférence en anthropologie à la faculté de médecine de Marseille (Université de la Méditerranée, U2), a expertisé un échantillon de ces ossements, avec le Dr Michel Signoli, responsable de l’unité de recherche UMR 6578 « anthropologie bioculturelle » (U2, CNRS, Établissement français du sang). « Ces ossements sont potentiellement de nature archéologique », explique le Dr Adalian, se refusant pour l’heure à donner une datation plus précise. « Ce dont on est sûr, c’est qu’ils ont plus de 10 ans. Mais impossible pour l’instant d’affirmer s’ils datent d’il y a 60 ans, s’ils proviennent d’un charnier de pestiférés de 1720, comme on en a découvert un récemment au pied de La Major, ou s’il s’agit d’une zone de réduction d’un ancien cimetière. Ces ossements nous ont été apportés dans la salle d’autopsie de l’unité de médecine légale, nous devons maintenant aller sur place pour analyser les sédiments ». Les deux anthropologues devraient donc se rendre sur le chantier du Mucem dès ce matin.

Héra : figure de proue

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Sir Walter Russel (1871-1903) : Tying hert Shoe

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Niels Frederik Schiottz Jensen (1855-1941) – Læsende kvinde – 1894

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On ne sait pas quand un livre, un mot, une phrase peut tomber au bon moment dans la tête de quelqu’un et l’aider à changer, à vivre…
Abla Farhoud, Le bonheur à la queue glissante

Une base Stefan Zweig

Des chercheurs de l’Université de Salzbourg vont numériser les écrits originaux de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, dispersés dans le monde entier, pour créer une banque de données multimedia sur Internet.
« Nous essayons de savoir où tous ces documents se trouvent. D’après nos estimations, il y a environ 30.000 lettres et elles sont encore plus dispersées que les manuscrits », a expliqué le responsable du projet, M. Olivier Matuschek du Centre Stefan Zweig ouvert en 2008 et entièrement.
L’équipe, dont le projet devrait prendre 3 ans, va d’abord alimenter la banque de données avec l’autobiographie « Le Monde d’hier », rédigée peu avant le suicide en 1942 de l’écrivain d’origine juive. « Ainsi, nous aurons un fil directeur temporel sur lequel nous pourrons accrocher le reste. Nous allons mettre l’édition originale en allemand en ligne et y lier les manuscrits. Les gens pourront voir quel était le premier jet pour le troisième chapitre par exemple », a détaillé le chercheur qui travaille depuis 15 ans sur Zweig.
« Avec un clic, les utilisateurs pourront voir aussi s’il existe une lettre relative à ce passage ou un extrait de son journal intime. Ou bien des résultats issus de recherches récentes. Ce sera un instrument pour les profanes comme pour les chercheurs », a encore ajouté M. Matuschek; il a souhaité que la plate-forme se développe également sur un mode interactif avec les internautes.
Le Centre Stefan Zweig de Salzbourg a déjà passé des accords avec un éditeur londonien de l’écrivain et l’université américaine de Fredonia (Etat de New-York), pour numériser les écrits détenus par ces deux institutions.
Né en 1881 à Vienne en Autriche-Hongrie, Stefan Zweig a connu ses premiers succès avant la première guerre mondiale. Il partit en exil dès 1934 en Grande-Bretagne, pressentant les dangers du nazisme. Il se suicide le 22 février 1942 au Brésil où il s’était établi un an auparavant.
Outre « Le Monde d’hier », ses livres les plus connus s’intitulent « Amok », « 24 heures dans la vie d’une femme », et « Le joueur d’échecs ».

44 / 1993

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Anne Proenza : Evasion

Il est 22 h 30 ce 29 janvier 1990 lorsque retentit le signal tant attendu. «Salmon !» Le mot de code annonçant que la voie est libre parcourt les 60 mètres de tunnel où sont couchés, l’un derrière l’autre, vingt-quatre hommes âgés d’une vingtaine d’années. Un à un, ils s’extirpent du trou, se débarrassent de leurs habits souillés et commencent à courir, par petits groupes et à petites foulées. Au coin de la rue, un bus, un colectivo comme il y en a tant dans la capitale chilienne, les attend. Ils montent, regardent s’éloigner l’ombre de la sinistre prison publique de Santiago où la dictature a, en 1987, regroupé les prisonniers politiques.
Enfin libres ! Les dix-huit mois passés à creuser un tunnel à l’insu des gardiens sont enfin récompensés. Ils apprendront le lendemain que vingt-cinq autres prisonniers les ont suivis. En tout, cette nuit-là, 49 détenus politiques se sont échappés de la prison. Sans tirer un coup de feu. Quinze ans après, la majorité des acteurs de cette spectaculaire évasion n’en a pas terminé avec la justice chilienne qui les considère encore comme des fugitifs. Certains vivent clandestinement au Chili. D’autres connaissent un exil sans fin dans les pays qui les ont accueillis à l’époque comme réfugiés politiques.
En France, ils sont encore une dizaine. Et à l’heure où les Chiliens commencent enfin à régler leurs comptes avec la dictature, ils rêvent de pouvoir rentrer chez eux. «La dictature a duré dix-sept ans. Pour l’avoir combattue, j’ai été torturé, j’ai passé six ans en prison, je me suis évadé et je vis depuis quinze ans en exil, sans pouvoir retourner dans mon pays car j’y risque encore la prison. On a beau refaire les comptes dans tous les sens, cela ne peut-être ni juste ni légitime», s’exclame Francisco Peña, 44 ans, réfugié politique ici depuis 1990. Mêmes comptes pour German Alfaro, 44 ans, torturé, quatre ans de prison, quinze ans d’exil, et pour Lautaro Cruz, 49 ans, torturé, trois ans de prison, quinze ans d’exil. Tous trois ont monté une petite entreprise en bâtiment et travaillent sur des chantiers en région parisienne. Toujours ensemble. Chacun est le parrain des enfants des deux autres, certains nés au Chili, d’autres au cours de l’exil. La communauté chilienne parisienne tient lieu de famille. La vraie famille, elle, est restée là-bas. Quinze ans sans les voir, sans pouvoir assister ni aux mariages des uns, ni aux enterrements des parents. De silence, aussi.
Les langues se délient depuis la publication à Santiago, en novembre, du rapport de la commission Valech. Le gouvernement chilien a ainsi reconnu pour la première fois qu’au moins 35 000 personnes avaient été torturées sous la dictature de Pinochet. En vertu de la loi de réparation promulguée cet hiver, les victimes de la dictature recevront désormais 112 000 pesos (120 euros) par mois. C’est le cas de Francisco, de German et de Lautaro. Mais leur situation révèle les ambiguïtés du processus démocratique chilien : l’Etat les reconnaît comme victimes, mais s’ils retournent dans leur pays, ils peuvent être arrêtés et jugés. Très récemment, tous trois ont décidé de prendre un avocat au Chili pour tenter de régulariser leur situation. Ils savent que la procédure sera longue, mais le moment est venu de raconter cette ahurissante épopée qu’ils ont longtemps gardée pour eux.
La plupart des 49 fugitifs appartenaient au Front patriotique Manuel-Rodriguez (FPMR), une organisation créée en janvier 1983, dissidente du Parti communiste et prônant, à un des moments les plus forts de la répression, la lutte armée. Le FPMR s’est fait remarquer à cette époque par des actions spectaculaires (occupations de médias, enlèvements) qui culminèrent, le 7 septembre 1986, par un incroyable attentat, baptisé «Operación Siglo XX», contre Pinochet qui ne devait échouer que de justesse. Les représailles déclenchées par le pouvoir avaient été sanglantes : l’état de siège avait été décrété et la plupart des militants du FPMR arrêtés ou tués.
Regroupés en 1987 dans la prison de Santiago, transformée pour l’occasion en «prison de haute sécurité», les militants du FPMR songent à s’évader du bunker. Seule solution: un tunnel qui devra passer sous la prison, profiter plus loin de la cavité existant entre le tunnel du métro construit par les Français et la chaussée, pour enfin terminer de l’autre côté de la rue, au pied de la station Mapocho, derrière un mur abrité du regard des gardes, mais situé à un pâté de maisons d’un des sièges de la CNI (Central Nacional de Inteligencia, la police politique).
Dans la galerie 7/8 de la prison, ils sont d’abord quatre ­ dont German Alfaro ­ à échafauder les plans. Premier casse-tête : que faire de la terre et des gravats ? Les prisonniers se rendent compte qu’ils peuvent exploiter les combles entre le toit de zinc de la prison et le plafond des cellules: en étalant la terre, tous les gravats devraient tenir, mais il faudra travailler à plat ventre sous des tuiles de zinc qui, en été, dégagent une chaleur de plus de 50 °C… Pour camoufler l’ouverture, ils fabriquent une sorte de bloc de plâtre, avec de la chaux… et des oeufs, récupérés en cantinant. Dès lors, le creusement du tunnel peut commencer. Dans la cellule du rez-de-chaussée, l’entrée du tunnel est camouflée. Dans la cellule du premier étage, on évacue les gravats. Entre les deux, il y a encore un mini-tunnel par lequel on passe la terre préalablement entassée dans des jambes de pantalon transformées en sac. «Qu’est-ce qu’on a piqué comme blue-jeans», se souviennent-ils en riant aujourd’hui.
La victoire du non au référendum d’octobre 1988 (1) déclenche de vastes discussions. Personne n’y croyait et voilà que les Chiliens ont décidé de ne pas reconduire Pinochet à la tête de l’Etat. Des élections sont prévues un an après. Est-ce vraiment la fin de la dictature et l’avènement de la démocratie ? «Nous continuions à travailler dans le tunnel tout en observant le changement», se souvient Francisco. Les partis politiques qui forment alors la «Concertation» décident que les prisonniers politiques arrêtés en vertu de la loi antiterroriste seront exclus de toute amnistie. La plupart des prisonniers du FPMR sont dans ce cas. Dans la galerie 7/8 de la prison de Santiago, décision est donc prise de continuer à creuser. Cela n’avance pas vite. D’autres prisonniers sont mis dans le secret. Certains n’y croient même pas. Même la direction du FPMR, contactée à l’extérieur, n’y prête guère attention, jusqu’au jour où un détenu remis en liberté leur apporte une poignée de terre en guise de preuve…
A la fourchette, à la cuillère, avec ce qui leur tombe sous la main, ils sont bientôt dix-neuf à travailler jour et nuit, selon une discipline toute militaire. 420 bouteilles en plastique sont récupérées pour le tuyau d’aération. Le tunnel est consolidé, électrifié. Il fait 60 cm de diamètre, mais comprend quelques ouvertures plus larges, éclairées, où l’on peut se retourner. Les futurs évadés vivent au rythme des 3 x 8. Les grandes peurs ne manquent pas : mini tremblement de terre, effondrement du tunnel, fouilles un peu corsées… Sous les combles, l’été, les hommes se déshydratent. Dans le tunnel, l’air est rare. Un jour, les détenus tombent sur des ossements, un charnier et… des pelles !
Le 14 décembre 1989, le démocrate chrétien Patricio Alwyn est élu président de la République. Il doit prendre ses fonctions en mars, mais annonce déjà que les prisonniers politiques accusés de «crimes de sang» ne seront pas amnistiés. Et puis, surtout, Augusto Pinochet reste commandant en chef des armées…
Ce samedi 27 janvier 1990 est jour de visites. Il est convenu d’injecter de la peinture verte à l’extrémité du tunnel. Un contact extérieur pourra ainsi vérifier sa position. Il manque encore quelques mètres. Le grand jour est donc reporté au lundi. A 21 heures, un premier groupe, avec German Alfaro et Francisco Peña, prend place dans le tunnel. A 22 h 30, vingt-quatre personnes sont à plat ventre dans le tunnel. Pas un de plus, question de sécurité. Les longues observations des camarades à l’extérieur ont montré que des groupes d’officiers de la CNI ont l’habitude de faire un jogging certains soirs. Les détenus en fuite vont donc les imiter pour ne pas attirer l’attention des gardes postés sur le mirador. C’est comme ça qu’ils se font la belle.
Pendant ce temps, dans la prison, la rumeur de la disparition des 24 court les galeries. «Nous qui avions toujours pensé qu’il était impossible de faire un tunnel, nous nous sommes mis à chercher le trou», raconte aujourd’hui dans son appartement de la banlieue parisienne Juan Carlos Cancino, 45 ans, autre militant du FPMR arrêté en septembre 1987. Il sera du second groupe d’hommes qui profitent de l’aubaine, comme Lautaro Cruz et Jorge Angulo. Ce dernier, 45 ans, plombier et réfugié en France depuis treize ans, est le premier à y aller voir : «Il est 23 h 40, je m’enfonce dans le tunnel, il n’y a pas de lumière, je ne sais pas s’il y a des pièges, ni où il mène, j’arrive au bout, je suis obligé de sortir pour faire demi-tour, je pourrais m’en aller seul mais je retourne chercher les autres…» Comme d’autres, il est accusé d’avoir participé à l’attentat contre Pinochet du 7 septembre 1986. Dans la galerie, chacun se prépare. Les détenus aux peines les plus lourdes partent en premier, sans avoir préparé leur fuite, sans savoir où aller. Certains ne connaissent même pas Santiago ! Quand l’alerte est donnée, vers 3 heures du matin, 49 détenus ont réussi à se faire la belle. Six seront repris.
Après un an de cavale et de clandestinité, Raúl Blanchet, aujourd’hui journaliste à Santiago, a réussi à faire classer son cas par la justice : «Je suis sorti de la clandestinité mais j’ai perdu à perpétuité mes droits civils : je ne peux pas voter, je ne peux pas travailler dans la fonction publique. La plupart d’entre nous n’ont que le droit de survivre.»
«Il n’a jamais été possible de trouver une solution légale collective, souligne l’avocat Alberto Espinosa, contacté à Santiago. Il faut gérer chaque cas de manière individuelle. Pour la justice, les mandats d’arrêt sont valides. Le comble, c’est que la justice militaire est encore en vigueur et peut se permettre de juger des civils!» Les accusations portées à leur encontre sont graves : association illicite, enlèvement, meurtres de carabiniers. Toutes les déclarations qu’ils ont faites à l’époque de leur arrestation avaient été recueillies sous la torture. Elles les suivent encore aujourd’hui. «On parle beaucoup des droits de l’homme, mais nous, c’est un peu comme si nous ne pouvions pas exister», conclut Juan Cancino.
(1) Avec 54,71 % des suffrages.

Eastman Johnson (1824-1906)

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Annie Lacroix-Riz : Drôle de défaite

On présente volontiers la Défaite de 1940 comme une sorte de malédiction technique, la France ayant été gouvernée par des hommes politiques recevant trop d’informations ou pas assez, et d’ailleurs inaptes à les interpréter correctement ; par des militaires gâteux, incapables de s’adapter aux conditions nouvelles d’une guerre de mouvement et attachés à la défensive s’en s’être rendu compte que l’Allemagne préparait l’offensive. Cette thèse a aujourd’hui seule droit de cité, par exemple dans un récent numéro spécial de la revue L’histoire d’avril 2010, dont les articles et interviews de « spécialistes » réels ou présumés ne tiennent aucun compte de l’apport des sources originales, françaises et étrangères, aujourd’hui disponibles.

Or, ces archives confirment l’analyse de nombreux contemporains des années de guerre et d’Occupation, et en particulier l’un des plus prestigieux, historien médiéviste et grand observateur de son époque, Marc Bloch. En avril 1944, à quelques semaines de son assassinat par la Milice, il présenta dans une revue clandestine comme la signature de la trahison de Pétain, au sens juridique d’intelligence avec l’ennemi, sa longue préface approbatrice au livre de 1938 du général de réserve Louis Chauvineau, ancien professeur à l’École de Guerre (1908-1910), Une invasion est-elle possible ?, qui prônait la défensive et ridiculisait la guerre offensive (avec avions et blindés) et les alliance de revers de la France [1] . Le jugement général qu’en tira Bloch a fourni le cadre d’une longue recherche puis de deux ouvrages récents : Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930 et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, [2] : « Le jour viendra », affirmait Bloch, « et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. Les responsabilités des militaires français ne peuvent se séparer sur ce point de celles des politiciens comme Laval, des journalistes comme Brinon, des hommes d’affaires comme ceux du Creusot, des hommes de main comme les agitateurs du 6 février, mais si elles ne sont pas les seules elles n’en apparaissent que comme plus dangereuses et plus coupables pour s’être laissé entraîner dans ce vaste ensemble ».

La hiérarchie de Marc Bloch des cinq principaux groupes coupables de la Défaite était ainsi établie : les militaires, les hommes politiques, la presse, les hommes d’affaires (firme Schneider, dont le président Eugène, roi de la Tchécoslovaquie, la tua en septembre 1938, avant de la vendre, concrètement, avec Skoda, à Krupp, en décembre), et les agitateurs du 6 février 1934, ce mouvement dans lequel nombre d’historiens voient une simple révolte de la droite « républicaine » et de l’extrême droite contre les tares de la république parlementaire. Depuis 1999, de nombreux fonds français ont été ouverts aux chercheurs après avoir été fermés pendant soixante ans. Leur dépouillement permet à la fois d’avérer l’analyse de Bloch et de modifier sa hiérarchie des responsables, que des années de recherches m’ont conduite à établir ainsi :

1 – Les « hommes d’affaires », que je nomme les hommes du grand capital, de la fraction la plus concentrée des milieux économiques, dominent toutes les autres catégories. Ils jouent un rôle déterminant parce qu’ils sont maîtres de la politique économique, malgré le rôle grandissant de l’Etat, et de la vie politique au sens très large : ce contrôle hégémonique inclut la possession, donc la maîtrise permanente des moyens d’information.

2 – Les politiciens. Il ne s’agit pas uniquement de Laval ou des hommes de droite et d’extrême droite, mais d’un ensemble de responsables, comprenant la gauche dite « de gouvernement », radicale et socialiste, d’autant plus que, dans l’entre-deux-guerres, depuis 1924, et plus encore pendant la crise des années 1930, une majorité de Français vota à gauche. Ne se distinguant pas sur l’essentiel – et surtout pas sur la gestion de l’économie – des élites de droite qui dirigeaient l’économie et la société, cette « gauche de gouvernement », Léon Blum inclus et les radicaux plus encore (Herriot, Chautemps, Daladier, etc.), confrontée à la crise (du profit) adhéra aux solutions requises par les responsables de l’économie. Or, les plans économiques et politiques mis au point depuis les années 1920 et surtout 1930 supposaient tous « réforme de l’État », c’est à dire réduction sensible, voire liquidation des pouvoirs du Parlement. Ils permettraient, pour régler la crise (rétablir le taux de profit) d’éliminer des institutions gênantes pour le grand patronat désireux de réduire les salaires directs et indirects. Pour les raboter de manière drastique, celui-ci disposait de modèles étrangers efficaces : il apprécia d’abord l’exemple donné par l’Italie fasciste depuis novembre 1922, puis et surtout par l’Allemagne pré-hitlérienne (de Brüning) et hitlérienne, car aucun pays n’avait sabré les salaires directs et indirects de manière aussi drastique que l’Allemagne depuis 1930 et surtout depuis février 1933.

De sorte que, pas seulement pour la droite et l’extrême droite, mais aussi pour une fraction grandissante de la gauche de gouvernement, la renonciation aux « acquis sociaux » par la masse de la population apparut comme la meilleure voie de sortie de crise – sur la base exclusive de la formule maintien ou augmentation des profits-casse des salaires. Dans les projets du grand capital fut établi un lien automatique entre ladite casse et la formule « très autoritaire » mise en œuvre dans les pays voisins. Nulle part ne pouvait être obtenue l’acceptation spontanée des énormes « sacrifices » de la crise que devrait consentir le peuple seul. Il fallait donc se passer du consentement populaire par une réduction ou une disparition 1° du Parlement toujours trop sensible aux desiderata des électeurs appelés à renouveler les sièges des députés , et 2° des partis (de gauche) au service de la population, qui seraient tentés, poussés par leur base sociale ou spontanément, de faire obstacle aux mesures contre les salaires. Tout cela supposait nouvelle organisation politique où ne se retrouva pas seulement l’ensemble droite-extrême droite tenté de fusionner au cours de la crise : la gauche de gouvernement fut aussi séduite par les solutions jugées modernes et pertinentes développées dans les milieux les plus concentrés de l’économie. L’adhésion fut au moins partielle (Blum compris, immergé dans un milieu « moderniste » directement lié au grand capital), parfois totale (chez Daladier dès 1933 et comme chef du gouvernement d’avril 1938 à mars 1940, après un virage à gauche purement pré-électoral en 1935-1936).

Dès les années 1920 se constituèrent des groupes de réflexion et d’action à l’intérieur du grand patronat, dont le principal, créé en 1922 (l’année du triomphe du fascisme en Italie), s’appela synarchie. La synarchie, nous assure-t-on, n’existe [3]. Avérée par les sources, elle fut fondée par douze décideurs issus de la grande banque (dont les banques Worms et d’Indochine) et de l’industrie lourde – et en compta une cinquantaine dans les années 1930. Ces milieux, quintessence de ce que la propagande du Front populaire appelait « les 200 familles » (les 200 plus gros actionnaires de la Banque de France), détenaient assez de pouvoirs pour convaincre les hommes politiques, les journalistes (mais aussi les publicistes et les syndicalistes compréhensifs), les hommes de main et les militaires de haut rang (auxquels il assuraient une retraite (précoce) dorée, comme Weygand, administrateur de la Compagnie internationale du canal de Suez pour 600 000 frs par an depuis sa retraite de 1935. Aux décideurs de la poignée dirigeante des synarques revint la décision, à toutes ses étapes ; aux féaux des quatre autres niveaux, la propagande et l’exécution.

Les hommes politiques, parlementaires compris, furent associés à des plans de liquidation de la République ou en furent précisément informés sans juger bon d’en aviser leurs électeurs ou les membres mineurs de leurs partis. Cette réalité, attestée par des sources françaises et étrangères, abondantes (malgré de considérables destructions d’archives), est aujourd’hui repoussée par les porteurs de l’idéologie dominante, en premier lieu les journalistes ou publicistes fabriquant l’opinion en la « dindonnant [4] : ceux-ci arguent qu’étudier un complot, une conjuration, une stratégie, relèverait d’une « histoire du complot », concept inacceptable en soi. La question, en quelque sorte, « ne sera pas posée ».

Pourtant, comme je le dis souvent à mes étudiants, personne ne se demande si Allende est « tombé » tout seul : les archives américaines sont déclassifiées rapidement et l’on peut, sur la seule base des fonds publiés, vérifier que Washington a assuré, en s’appuyant sur les élites chiliennes que gênaient les réformes sociales en cours, d’abord la chute d’Allende puis sa succession par le régime de Pinochet, caractérisé d’une part, par la terreur et la baisse drastique du niveau de vie pour la masse de la population, et, d’autre part, par une liberté économique et politique sans limites pour le grand capital (chilien et américain). Les archives française et les archives étrangères que j’ai consultées permettent d’établir aussi formellement que les projets politiques évoqués plus haut étaient déjà fort avancés dans les années 1920 (projet de putsch Lyautey de 1926-1928, auquel l’obscur clerc Emmanuel Suhard fut étroitement associé : sa promotion consécutive lui permit de participer, comme archevêque de Paris, à l’ultime étape de la trahison, celle de 1940). La solution prit forme définitive en 1933-1934 : c’est à la faveur de la première tentative d’étranglement de la République, le 6 février 1934, et surtout de ses suites (le gouvernement de Doumergue, autre entretenu, aux mêmes conditions que Weygand, par « le » Suez) que fut trouvée la formule politique finalement venue au jour à la faveur de la Défaite consciencieusement préparée : le duo formé par Laval et celui que ce dernier qualifiait de « dessus de cheminée », c’est-à-dire Pétain. En 1935, François de Wendel, déjà présenté, « sout[enait] M. Laval de toute son influence » et préparait la chute du régime en préférant au le colonel de la Rocque, son ancien chouchou, et à ses Croix de Feu (qu’il finançait largement) « un homme disposant d’un grand prestige dans le pays et ayant eu également la faveur de l’Armée » [5].

La synarchie s’appuyait sur des hommes politiques et sur des hommes de main, trouvés, sauf exception notable (quelques renégats de gauche ou d’extrême gauche), dans la droite et l’extrême droite, c’est-à-dire dans les ligues fascistes qui, financées par le grand capital en général et la synarchie en particulier, s’étaient développées en France suivant deux étapes, dans les années 1920, puis dans la décennie de crise. Ces ligues, sans disparaître individuellement, fusionnèrent en « Cagoule » en 1935-1936. A « la Cagoule » qu’on nous présente volontiers, avec une arrogance égale à l’ignorance, comme un petit mouvement risible, fugace et inoffensif [6] la synarchie fournit des moyens considérables. Car elle lui servit de bras armé ou d’« “aile marchante” », selon le meilleur spécialiste de « La Cagoule » et des ligues, le juge d’instruction Pierre Béteille, dans son rapport de 1945 pour le procureur général du procès Pétain, Mornet [7] elle groupait en 1939 environ « 120 000 hommes pour toute la France, répartis en 40 légions » au service d’une stratégie de la tension – mise en œuvre quand le Front populaire se tint debout (en 1936-1937), abandonnée ensuite au profit des grands projets de la phase finale dont 20 000 dans l’armée, car il y avait une « Cagoule » civile et une « Cagoule » militaire. Au sommet de la « Cagoule » militaire, dont la direction comptait les étoiles de l’Etat-major (Gamelin, chef d’état-major général, ne fut pas de la dernière étape, mais fut informé de tout et ne s’y opposa jamais), on trouvait rien moins que Pétain et Weygand : le duo fut, le 18 mai 1940, mis en place par l’homme de la droite classique Paul Reynaud. Les liens étroits de ce dernier avec la synarchie avaient fait toute sa carrière ministérielle, mais l’historiographie dominante continue à le dresser en homme fatigué, hésitant ou en mystère [8]. Pour connaître les autres éminences (Darlan compris), il suffit de disposer de la liste des officiers peuplant les cabinets de Vichy. Les civils dirigeant la Cagoule se confondaient le plus souvent avec ceux de la Synarchie : trônèrent à Vichy tous les hommes qui avaient forgé et fait exécuter les plans de liquidation de la République, et qui s’auto-attribuèrent les deux premières promotions des médailles de la francisque.

Dans ce dispositif les journalistes jouèrent un rôle, hauts salariés qu’ils étaient d’organes de presse détenus par le grand capital : symbole d’une situation générale, Le Temps, prédécesseur direct du Monde, appartenait pour plus de 80% au Comité des Forges en 1934 (après avoir été partagé jusque là entre Comités des forges, des houillères et des assurances).

Ce qui détermina la Défaite ne fut pas seulement la perte de « la bataille de 1940 » par les généraux, par ailleurs affectés à une mission directe : Huntziger ouvrit d’emblée la percée de Sedan à la Wehrmacht, qui s’y engouffra ; Pétain et Weygand allèrent discuter autour du 20 mai avec des délégués du Reich. Ce fut la décision du Grand Capital, qui généra l’exécution de tous ses obligés, armée comprise. Il voulait des salariés dociles à la casse de leurs salaires. Il refusait de se battre contre le Reich, si précieux partenaire commercial et financier. Il convenait de lui vendre les produits dont n’avait pas besoin la France puisqu’elle ne préparait pas la guerre, au premier chef le fer des canons et la bauxite (pour l’aluminium) des avions. Il ne pouvait être question de contrarier cet énorme débiteur dont la mise en défaut avait failli détruire le système capitaliste dans la crise systémique, bancaire et monétaire, du printemps et de l’été 1931. Pour ne pas déplaire à l’Allemagne, le Grand Capital, clé de « l’Apaisement », orienta la politique de la France vers le compromis à tout prix. Entre autres, le futur gouverneur de la Banque de France et chef de la délégation française d’armistice de Wiesbaden, le synarque Yves de Boisanger, alla en traiter avec le directeur général de l’IRI (Instituto di ricostruzione industriale italiano), Giovanni Malvezzi, en juillet 1939. L’Allemagne, ayant, elle, envie de faire la guerre indispensable à la conquête, se trouva, face à ses partenaires complaisants, en mesure d’agir sans trouver résistance organisée. La France fut donc vaincue dans les cinq jours (à peine) qui suivirent l’assaut du 10 mai 1940, pas à cause du « pacifisme » présumé d’un peuple qui avait supporté plus de quatre ans de guerre à peine plus de vingt ans auparavant.

 

[1] Cahiers politiques n° 8, « À propos d’un livre trop peu connu », in Bloch Marc, L’étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990 (juillet-septembre 1940, 1ère édition, 1946).
[2] 1938-1940 Paris, Armand Colin, respectivement, nouvelle édition complétée et révisée, 2010, et 2008.
[3] pasTypique de l’assurance hégémonique dans la production historique française, Olivier Dard, La synarchie ou le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998.
[4] »« L’opinion française dindonnée par les campagnes “idéologiques” » fut conduite, « dans son ignorance », à prendre des vessies pour des lanternes, en 1938 [et au-delà], note de l’État-major, anonyme, 15 septembre 1938, N 579, SHAT (expression souvent utilisée dans les ouvrages cités n. 2).
[5] RG, P. 8553, 4, 3 juillet 1935, F7 12960, Archives nationales
[6] « Avant-guerre, la Cagoule a pu apparaître comme une menace sérieuse contre la République. En réalité, elle a été un épiphénomène, certes bruyant, sanglant, fascinant même pour une frange réactionnaire, mais elle ne fut en rien, ni en 1936, encore moins sous l’Occupation, une organisation politique d’envergure. Apparemment, son parfum de romantisme noir ne s’est pourtant pas totalement évaporé », Henry Rousso, Libération, 31 mai 1991, « Les Cagoulards, terroristes noirs ». La Cagoule fut « mise au jour et décapitée quelques semaines » après son attentat du 11 septembre 1937 contre le siège de la CGPF, décrète Olivier Dard, Les années trente, Paris, Le Livre de Poche, 1999, p. 162.,
[7] « Relations de Pétain avec le CSAR » (Comité secret d’action révolutionnaire, autre nom de la Cagoule), fonds Mornet, II, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC). :
[8] Exemple de cette obstination, Julian Jackson « Les politiques ont-ils failli ? », L’histoire n° 352, p. 78-85.
Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VII

Lecture 01

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Certains livres sont faits pour être goûtés, d’autres pour être avalés,
et un petit nombre sont faits pour être mâchés et digérés.
Francis Bacon (1597-1612) – Essais

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