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Gérard de Nerval

Nerval

Mitsuhashi Takajo

Difficile de mourir
difficile de vivre –
lumière de fin d’été 

Charles Cros (1842-1888) : L’été

A Laure Bernard.

C’est l’été. Le soleil darde
Ses rayons intarissables
Sur l’étranger qui s’attarde
Au milieu des vastes sables.

Comme une liqueur subtile
Baignant l’horizon sans borne,
L’air qui du sol chaud distille
Fait trembloter le roc morne.

Le bois des arbres éclate.
Le tigre rayé, l’hyène,
Tirant leur langue écarlate,
Cherchent de l’eau dans la plaine.

Les éléphants vont en troupe,
Broyant sous leurs pieds les haies
Et soulevant de leur croupe
Les branchages des futaies.

Il n’est pas de grotte creuse
Où la chaleur ne pénètre.
Aucune vallée ombreuse
Où de l’herbe puisse naître.

Au jardin, sous un toit lisse
De bambou, Sitâ sommeille :
Une moue effleure et plisse
Parfois sa lèvre vermeille.

Sous la gaze, d’or rayée,
Où son beau corps s’enveloppe,
En s’étirant, l’ennuyée
Ouvre ses yeux d’antilope.

Mais elle attend, sous ce voile
Qui trahit sa beauté nue,
Qu’au ciel la première étoile
Annonce la nuit venue.

Déjà le soleil s’incline
Et dans la mer murmurante
Va, derrière la colline,
Mirer sa splendeur mourante.

Et la nature brûlée
Respire enfin. La nuit brune
Revêt sa robe étoilée,
Et, calme, apparaît la lune.

Alfred de Musset (1810-1857)

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
À rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.

John Keats : sonnet

Quand je crains de cesser d’être
Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau,
Avant qu’une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés,
Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre ;
Quand j’étudie sur la face étoilée de la nuit,
Les vastes symboles nuageux d’un haut poème,
Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer
Leurs ombres, avec la main magique de la chance ;
Et quand je sens, exquise créature d’une heure !
Que je ne te verrai jamais plus devant moi.
Que je ne savourerai plus l’enchanteur pouvoir
De l’inconscient amour ! alors sur la grève
Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite,
Jusqu’à ce qu’Amour et Gloire plongent dans le néant.

Jules Breton (1827-1906) : Nocturne

La nuit se mêle encore à de vagues pâleurs ;
L’étoile naît, jetant son reflet qui se brouille
Dans la mare dormante où croupit la grenouille.
Les champs, les bois n’ont plus ni formes ni couleurs.

Leurs calices fermés, s’assoupissent les fleurs.
Entrevue à travers le brouillard qui la mouille,
La faucille du ciel fond sa corne et se rouille.
La brume égraine en bas les perles de ses pleurs.

Les constellations sont à peine éveillées,
Et les oiseaux, blottis sous les noires feuillées,
Goûtent, le bec sous l’aile, un paisible repos.

Et dans ce grand sommeil de l’être et de la terre,
Longtemps chante, rêveuse et douce, des crapauds
Mélancoliquement la flûte solitaire.

Paul Eluard (1895-1952) : Air vif

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.

Jean-Pierre Verheggen : Entre Saint-Antoine et San-Antonio

58163verheggen.jpegTout dire ! Tout parler ! Oser ! Tout écrire ! Tout sembler réussir pour mieux finir par tout
rater ! Tout échouer et en rire ! Tout oser !
L’Académie ? Vingt cadavres debout discutent de l’orthographe exacte du mot
macchabée ! Vingt autres Membres, déturgescents, se livrent à de savants calculs de
probabilités sur les chances de survie du point d’interrogation final ! Puisse-t-il leur être
fatal ! Tout pue, jeunes gens !
Fuyez ! Hâtez le pas ! L’Institution nous rattrape, l’Établissement est à nos portes et l’Art
Officiel nous colle au derche ! Fuyons tous les Cercles ! Fuyons celui des Lecteurs
Disparus ! Fuyons même celui des Lecteurs de Spirou ! Fuyons tout ! Fuyons surtout celui
des Poètes Retrouvés, Gelés, Momifiés ou Assoupis, pour l’Éternité, dans les platitudes
de la convivialité ! Fuyez ces mammouths ! Fuyez leurs mamours ! Fuyez leurs
moumoutes ! En avant toutes !

Martha Medeiros (1961- : Il meurt lentement

58141marthamedeiros.jpg

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions,
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les cœurs blessés.

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !

Zéno Bianu : La Troisième Rive – 1974

Un point
un seul point
que tu cherches
sans relâche.

le point de la nuit
le point de la vie.

un point
un seul point
ouvert dans le ciel
le commencement du commencement
le point ardent
irrémédiable.

grand temps
il est grand temps
de revenir à ce point.

grand temps
entre la rouille et la soie
de retrouver une brèche
toujours plus aiguë.

un point
pour ponctuer le monde
au plus juste
au plus chaviré.

point-foyer
point porteur de tout
point
d’un retour à tout.

pour fuser dans le vrai
ricocher dans l’immense.

grand temps
il est grand temps
de rassembler l’éparpillement
de mettre sa peau sur la table.

grand temps
de terrasser toutes les idoles
de pénétrer l’invisible
d’inspirer jusqu’au ventre du ciel.

c’est le point
de la qualité pure des choses
le tiret
d’Emily *****inson
griffant l’illimité.

c’est le point
des marques d’ongles éperdues
derrière chaque syllabe.

un point
pour tenir le monde
pour tanguer encore et toujours
quand la nuit s’effondre.

un point
avec cette force d’enfance
oui
comme un poids
d’enfance
dans la poitrine.

cette force enfin désenfouie.

c’est le point
le seul point
irradiant
point-source
sans repère
sans attache
point d’abandon
soleil de souffle.

qui mord l’infini.

Paul Verlaine (1844-1896) : La Candeur des enfances

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Toutes grâces, et toutes nuances
Dans l’éclat doux de ses seize ans,
Elle a la candeur des enfances
Et les manèges innocents.
La bonne Chanson.

Jacques Prévert (1900-1977)

Il n’a plus qu’une seule vie à vivre
alors il prend son temps
et fait durer le plaisir

Il a déjà vécu six fois
mais cela ne lui a pas servi de leçon
Pour lui
la douleur qui s’oublie est la sœur du désir
Aussi
quand il consent à rallumer la lanterne magique de
ses vies antérieures,c’est tout bonnement pour
voir danser leurs plus voluptueux souvenirs.

Grand bal du printemps

Charles Cros (1842-1884) : Avenir

Les coquelicots noirs et les bleuets fanés
Dans le foin capiteux qui réjouit l’étable,
La lettre jaunie où mon aïeul respectable
A mon aïeule fit des serments surannés,

La tabatière où mon grand-oncle a mis le nez,
Le trictrac incrusté sur la petite table
Me ravissent. Ainsi dans un temps supputable
Mes vers vous raviront, vous qui n’êtes pas nés.

Or, je suis très vivant. Le vent qui vient m’envoie
Une odeur d’aubépine en fleur et de lilas,
Le bruit de mes baisers couvre le bruit des glas.

Ô lecteurs à venir, qui vivez dans la joie
Des seize ans, des lilas et des premiers baisers,
Vos amours font jouir mes os décomposés.

Victor Hugo (1802-1885) : Il fait froid

L’hiver blanchit le dur chemin.
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée… –
Ferme ta porte à l’aquilon !
Ferme ta vitre à la nuée !

Et puis laisse ton cœur ouvert !
Le cœur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert ;
Mais Dieu va rayonner peut-être !

Doute du bonheur, fruit mortel ;
Doute de l’homme plein d’envie ;
Doute du prêtre et de l’autel ;
Mais crois à l’amour, ô ma vie !

Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles !
A l’amour, tison du foyer !
A l’amour rayon des étoiles !

Aime et ne désespère pas,
Dans ton âme où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.

La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Éponge des fautes lavées.

Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d’inimitié,
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse-leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.

La haine, c’est l’hiver du cœur.
Plains-les! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur ;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !

Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
Dieu ne retire rien du ciel,
Ne retire rien de ton âme !

Georges Aspirot

Comme l’onde ne peut remonter à sa source,
Nul homme sur ses ans ne rebrousse chemin;
Jamais le temps pour nous n’interrompra sa course
Et chacun de nos jours aura son lendemain.

Au bord de la vallée où je vins, hier encore,
M’enivrer des parfums qu’exhalait l’églantier
Je reviens, mais ces fleurs que mon œil vit éclore
En lambeaux sous mes pas gisent sur le sentier.

Du sillon se voyant refuser la pâture
Les oiseaux tour à tour ont fui sous d’autres cieux
Et, perdus au milieu des buissons sans verdure,
Frissonnent sous le vent les nids silencieux.

Tu te tais, ô nature, et ta face voilée
N’offre plus à mes yeux les charmes d’un beau jour,
Mais dans ton froid silence à mon âme troublée
Retentissent encore les échos de l’amour.

Vibre, vibre mon âme, à ce souffle d’automne!
Sur l’univers en deuil pleure avec l’aquilon!
Vois du rameau pâli, la fleur qui s’abandonne
Au vent glacé du soir qui l’emporte au vallon!

Cependant que, du jour éclairant l’agonie,
Tous les flambeaux du ciel s’allument dans la nuit
Écoute, en cette paix, la lugubre harmonie
De la feuille qui tombe et de l’aile qui fuit!

De ta vie, ô mortel, la fleur est le symbole;
Aux lueurs de l’aurore elle s’ouvre et sourit;
Un souffle la fait naître et sa fraîche corolle,
Fragile comme toi, d’un souffle se flétrit.

Détourne-toi, mon cœur, des vils biens de ce monde,
Mirages fugitifs qui ne durent qu’un jour!
Sous nos yeux éblouis ils coulent comme l’onde,
Mais hélas! Comme l’onde ils te fuient sans retour.

Méprise cet éclat d’une gloire qui passe;
Ce n’est là qu’un reflet d’une vaine beauté;
Tout espoir, tout bonheur que l’amertume efface
N’est que songe éphémère et qu’irréalité.

Qui de nous n’a connu que des cieux sans nuage!
Une joie, un sourire et soudain des sanglots;
Tel l’azur obscurci tout à coup par l’orage
Qui mugit de courroux en soulevant les flots.

Qu’importent maintenant ces jours sereins ou sombres
Que le fleuve du temps engloutit dans son cours!
Que me font aujourd’hui la lumière ou les ombres
À l’heure où le soleil se couche sur mes jours!

Déjà j’entends au loin le clocher qui me pleure;
Déjà l’écho des ans à mon âme se tait,
Et des biens d’ici-bas seul l’amour me demeure
Et me comble à la fois d’ivresse et de paix.

Demain mon œil hélas! Ne verra plus ta flamme,
Astre béni du jour dont le disque est si beau;
Et cet hymne plaintif, c’est l’adieu de mon âme,
C’est le chant d’un humain sur le seuil du tombeau.

Veille sur mon repos, veille sur mon silence,
Nature dont l’aspect m’est voilé par la mort;
Veille comme une mère, au chevet de l’enfance,
Sur le fruit de son sein que son baiser endort!

Ainsi qu’un vent d’automne emportant le feuillage,
L’homme voit de ses jours s’assombrir l’horizon;
La mort passe et, de lui, laisse dans son sillage
Ce que laisse des fleurs le rapide aquilon.

Ah! que peut le soleil à cette heure dernière
Où son front à nos yeux se voile désormais!
Que peuvent ses rayons pour l’humaine paupière
Que la nuit du trépas va glacer à jamais.

Mais quand je goûterai ce bonheur où j’aspire,
Cette paix qu’en vos bords je vins chercher en vain,
Beaux lieux sur mon tombeau chantez sous le zéphyr:
«L’amour est éternel et son astre est divin!»

Nérée Beauchemin (1850-1931) : Ma France

Français je suis, je m’en vante,
Et très haut, très clair, très fort,
Je le redis et le chante.
Oui, je suis Français d’abord.
Mais, n’ayez soupçon ni doute,
Pour le loyal que je suis,
La France, où mon âme est toute,
Ma France, c’est mon pays.

Ma France, l’intime France,
C’est mon foyer, mon berceau,
C’est le lieu de ma naissance,
Dans ce qu’il a de plus beau ;
C’est la terre où s’enracine
L’érable national,
C’est le ciel où se dessine
La croix du clocher natal.

La douce image de l’autre
Tremble encore dans nos yeux.
Laquelle aimé-je ? La nôtre ?
Je les aime toutes deux !
Indivisibles patries,
Ces deux Frances, pour toujours,
De tout notre cœur chéries,
Ne font qu’une en nos amours.

Qu’un lâche à sa race mente ;
Moi, je suis Français d’abord.
Je le dis et je le chante
Très haut, très clair, et très fort.
Mais, n’ayez soupçon ni doute,
Pour le loyal que je suis,
La France où mon âme est toute,
Ma France, c’est mon pays.

Victor Hugo (1802-1885)

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.

Emilienne d’Alençon

Où donc repose-t-il  à présent, l’être cher ?
Dans le creux de quel arbre ou sous quelle colline ?
Quel oreiller soutient son beau visage clair ?
Sur quels draps argileux crispe-t-il ses mains fines ?

Autrefois, sur mon bras, il dormait tendre et fier ;
Je voyais son regard  travers ses paupières,
A-t-il pris, pour mourir, sa pose familière ?
Et ses yeux sans regards, peut-être, sont ouverts ?

Je n’écarterai plus ses cheveux sur sa tête,
Je ne le verrai plus sourire en s’éveillant,
Je ne connaîtrai plus la délicate fête
De prendre, en un baiser, la gaîté de ses dents.

Que n’ai-je pu du moins, charmer sa dernière heure !
Eclairer la douleur et l’ombre du chemin ;
Pour qu’il sente qu’une âme est près de lui, qui pleure,
Que je borde son lit de mes tremblantes mains.

Mais non ! le lit est fait de feuilles et de terre,
C’est un lit à la fois, étroit, vaste et glacé…
Sans couronnes de fleurs, sans cierges mortuaires,
Je ne sais où – là-bas – est mort le bien-aimé !

Maurice Rollinat (1846-1903) : Paysage d’octobre

Les nuages sont revenus,
Et la treille qu’on a saignée
Tord ses longs bras maigres et nus
Sur la muraille renfrognée.
La brume a terni les blancheurs
Et cassé les fils de la vierge ;
Et le vol des martins-pêcheurs
Ne frissonne plus sur la berge.

Les arbres se sont rabougris,
La chaumière ferme sa porte,
Et le joli papillon gris
A fait place à la feuille morte.
Plus de nénuphars sur l’étang ;
L’herbe languit, l’insecte râle,
Et l’hirondelle, en sanglotant,
Disparaît à l’horizon pâle.

Charles Cros (1842-1884) : Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.

Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.

Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rythme de l’allure.

Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Le Coffret de santal

 

François Coppée (1842-1908) : Matin d’octobre

 

C’est l’heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain.
A travers la brume automnale
Tombent les feuilles du jardin.

Leur chute est lente. On peut les suivre
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre,
L’érable à sa feuille de sang.

Les dernières, les plus rouillées,
Tombent des branches dépouillées ;
Mais ce n’est pas l’hiver encore.

Une blonde lumière arrose
La nature, et, dans l’air tout rose,
On croirait qu’il neige de l’or.

Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) : L’Automne

On voit tout le temps, en automne,
Quelque chose qui vous étonne,
C’est une branche, tout à coup,
Qui s’effeuille dans votre cou.

C’est un petit arbre tout rouge,
Un, d’une autre couleur encor,
Et puis, partout, ces feuilles d’or
Qui tombent sans que rien ne bouge.

Nous aimons bien cette saison,
Mais la nuit si tôt va descendre !
Retournons vite à la maison
Rôtir nos marrons dans la cendre.

Raymond Richard : Le bel automne est revenu

À pas menus, menus,
Le bel automne est revenu
Dans le brouillard, sans qu’on s’en doute,
Il est venu par la grand’route
Habillé d’or et de carmin.
Et tout le long de son chemin,
Le vent bondit, les pommes roulent,
Il pleut des noix, les feuilles croulent.
Ne l’avez-vous pas reconnu ?
Le bel automne est revenu.

Paul Fort (1872-1960)

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Il faut nous aimer sur terre,
il faut nous aimer vivants

Ne crois pas au cimetière
il faut nous aimer avant.

Ta poussière et ma poussière
deviendront le gré des vents

Victor Hugo (1802-1885) : L’Année terrible

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Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.

Ce n’est pas le canon du noir vendémiaire,
Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai,
Qui font la haine éteinte et l’ulcère fermé.
Moi, pour aider le peuple à résoudre un problème,
Je me penche vers lui. Commencement : je l’aime.
Le reste vient après. Oui, je suis avec vous,
J’ai l’obstination farouche d’être doux,
Ô vaincus, et je dis : non, pas de représailles !
Ô mon vieux cœur pensif, jamais tu ne tressailles
Mieux que sur l’homme en pleurs, et toujours tu vibras
Pour des mères ayant leurs enfants dans les bras.

Quand je pense qu’on a tué des femmes grosses,
Qu’on a vu le matin des mains sortir des fosses,
Ô pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir !
Ne disons pas : je fus proscrit, je fus martyr.
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ;
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ;
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond.
Où ? Qui le sait ? Leurs bras vers nous en vain se dressent.
Oh ! ces pontons sur qui j’ai pleuré reparaissent,
Avec leurs entreponts où l’on expire, ayant
Sur soi l’énormité du navire fuyant !
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ;
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble,
On boit l’un après l’autre au bidon, on a chaud,
On a froid, l’ouragan tourmente le cachot,
L’eau gronde, et l’on ne voit, parmi ces bruits funèbres,
Qu’un canon allongeant son cou dans les ténèbres.
Je retombe en ce deuil qui jadis m’étouffait.
Personne n’est méchant, et que de mal on fait !

Combien d’êtres humains frissonnent à cette heure,
Sur la mer qui sanglote et sous le ciel qui pleure,
Devant l’escarpement hideux de l’inconnu !
Etre jeté là, triste, inquiet, tremblant, nu,
Chiffre quelconque au fond d’une foule livide,
Dans la brume, l’orage et les flots, dans le vide,
Pêle-mêle et tout seul, sans espoir, sans secours,
Ayant au cœur le fil brisé de ses amours !
Dire : – « Où suis-je ? On s’en va. Tout pâlit, tout se creuse,
Tout meurt. Qu’est-ce que c’est que cette fuite affreuse ?
La terre disparaît, le monde disparaît.
Toute l’immensité devient une forêt.
Je suis de la nuée et de la cendre. On passe.
Personne ne va plus penser à moi. L’espace !
Le gouffre ! Où sont-ils ceux près de qui je dormais ! » -
Se sentir oublié dans la nuit pour jamais !
Devenir pour soi-même une espèce de songe !
Oh ! combien d’innocents, sous quelque vil mensonge
Et sous le châtiment féroce, stupéfaits !
— Quoi ! disent-ils, ce ciel où je me réchauffais,
Je ne le verrai plus ! on me prend la patrie !
Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie,
Ma femme, mes enfants ! rendez-moi la clarté !
Qu’ai-je donc fait pour être ainsi précipité
Dans la tempête infâme et dans l’écume amère,
Et pour n’avoir plus droit à la France ma mère !

Quoi ! lorsqu’il s’agirait de sonder, ô vainqueurs,
L’obscur puits social béant au fond des cœurs,
D’étudier le mal, de trouver le remède,
De chercher quelque part le levier d’Archimède,
Lorsqu’il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;
Après tant de combats, après tant de travaux,
Et tant de fiers essais et tant d’efforts célèbres,
Quoi ! pour solution, faire dans les ténèbres,
Nous, guides et docteurs, nous les frères aînés,
Naufrager un chaos d’hommes infortunés !
Décréter qu’on mettra dehors, qui ? le mystère !
Que désormais l’énigme a l’ordre de se taire,
Et que le sphinx fera pénitence à genoux !
Quels vieillards sommes-nous ! quels enfants sommes-nous !
Quel rêve, hommes d’Etat ! quel songe, ô philosophes !
Quoi ! pour que les griefs, pour que les catastrophes,
Les problèmes, l’angoisse et les convulsions
S’en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?
Rentrer chez soi, crier : – Français, je suis ministre
Et tout est bien ! – tandis qu’à l’horizon sinistre,
Sous des nuages lourds, hagards, couleur de sang,
Chargé de spectres, noir, dans les flots décroissant,
Avec l’enfer pour aube et la mort pour pilote,
On ne sait quel radeau de la Méduse flotte !
Quoi ! les destins sont clos, disparus, accomplis,
Avec ce que la vague emporte dans ses plis !
Ouvrir à deux battants la porte de l’abîme,
Y pousser au hasard l’innocence et le crime,
Tout, le mal et le bien, confusément puni,
Refermer l’océan et dire : c’est fini !
Être des hommes froids qui jamais ne s’émoussent,
Qui n’attendrissent point leur justice, et qui poussent
L’impartialité jusqu’à tout châtier !
Pour le guérir, couper le membre tout entier !
Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !
Au lieu d’être ceux-là par qui l’ordre se fonde,
Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,
Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,
La vérité, l’erreur, les hommes téméraires,
Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frères,
L’enfant qui remua follement le pavé,
Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé
Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,
On a fait travailler ces balayeurs immenses !

Eh bien, que voulez-vous que je vous dise, moi !
Vous avez tort. J’entends les cris, je vois l’effroi,
L’horreur, le sang, la mer, les fosses, les mitrailles,
Je blâme. Est-ce ma faute enfin ? j’ai des entrailles.
Éternel Dieu ! c’est donc au mal que nous allons ?
Ah ! pourquoi déchaîner de si durs aquilons
Sur tant d’aveuglements et sur tant d’indigences ?
Je frémis.

Sans compter que toutes ces vengeances,
C’est l’avenir qu’on rend d’avance furieux !
Travailler pour le pire en faisant pour le mieux,
Finir tout de façon qu’un jour tout recommence,
Nous appelons sagesse, hélas ! cette démence.
Flux, reflux. La souffrance et la haine sont sœurs.
Les opprimés refont plus tard des oppresseurs.

Oh ! dussé-je, coupable aussi moi d’innocence,
Reprendre l’habitude austère de l’absence,
Dût se refermer l’âpre et morne isolement,
Dussent les cieux, que l’aube a blanchis un moment,
Redevenir sur moi dans l’ombre inexorables,
Que du moins un ami vous reste, ô misérables !
Que du moins il vous reste une voix ! que du moins
Vous nous ayez, la nuit et moi, pour vos témoins ?
Le droit meurt, l’espoir tombe, et la prudence est folle.
Il ne sera pas dit que pas une parole
N’a, devant cette éclipse affreuse, protesté.
Je suis le compagnon de la calamité.
Je veux être, – je prends cette part, la meilleure, -
Celui qui n’a jamais fait le mal, et qui pleure ;
L’homme des accablés et des abandonnés.
Volontairement j’entre en votre enfer, damnés.
Vos chefs vous égaraient, je l’ai dit à l’histoire ;
Certes, je n’aurais pas été de la victoire,
Mais je suis de la chute ; et je viens, grave et seul,
Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul.
Je m’ouvre votre tombe.

 

Et maintenant, huées,
Toi calomnie et toi haine, prostituées,
Ô sarcasmes payés, mensonges gratuits,
Qu’à Voltaire ont lancés Nonotte et Maupertuis,
Poings montrés qui jadis chassiez Rousseau de Bienne,
Cris plus noirs que les vents de l’ombre libyenne,
Plus vils que le fouet sombre aux lanières de cuir,
Qui forciez le cercueil de Molière à s’enfuir,
Ironie idiote, anathèmes farouches,
Ô reste de salive encor blanchâtre aux bouches
Qui crachèrent au front du pâle Jésus-Christ,
Pierre éternellement jetée à tout proscrit,
Acharnez-vous ! Soyez les bien venus, outrages.
C’est pour vous obtenir, injures, fureurs, rages,
Que nous, les combattants du peuple, nous souffrons,
La gloire la plus haute étant faite d’affronts.

Septembre

 

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Septembre ! Septembre !
Cueilleur de fruits, teilleur de chanvre,
Aux clairs matins, aux soirs de sang,
Tu m’apparais
Debout et beau,
Sur l’or des feuilles de la forêt,
Au bord de l’eau.
En ta robe de brume et de soie,
Avec ta chevelure qui rougeoie
D’or, de cuivre, de sang et d’ambre
Septembre !
Avec l’outre de peau obèse,
Qui charge tes épaules et pèse,
Et suinte à ses coutures vermeilles
Où viennent bourdonner les dernières abeilles !
Septembre !
Le vin nouveau fermente et mousse de la tonne
Aux cruches ;
La cave embaume, le grenier ploie ;
La gerbe de l’été cède au cep de l’automne,
La meule luit des olives qu’elle broie.
Toi, Seigneur des pressoirs, des meules et des ruches,
O Septembre ! chanté de toutes les fontaines,
Ecoute la voix du poème.
Le soir est froid,
L’ombre s’allonge de la forêt
Et le soleil descend derrière les grands chênes.
Henri de Régnier (1864-1936)

Marc Moulin : Les Pluriels méconnus

Un rat, des goûts;
Un cas, des colles;
Un pont, des râbles;
Un flagrant, des lits;
Une voiture, des mares;
Un évier, des bouchers;
Un scout, des brouillards;
Un bond, des buts;
Une dent, des chaussées;
Un air, des confits;
Un beau, des cors;
Un mur, des crépis;
Un vrai, des dalles;
Un valet, des curies;
Une passagère, des faïences;
Un drogué, des foncés;
Une jolie, des gaines;
Un crâne, des garnis;
Un frigo, des givrés;
Une moue, des goûters;
Un brusque, des luges;
Un ministre, des missionnaires;
Une grosse, des panses;
Un propos, des placés;
Une cinglante, des routes;
Un fâcheux, des agréments;
Un patron, des spots;
Un délicieux, des cerfs;
Une bande, des cinés;
Un sirop, des râbles;
Un argent, des tournées.

Antoine Vincent Arnault (1766 – 1834) : La Feuille

De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu ? – Je n’en sais rien.
L’orage a brisé le chêne
Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine
Le zéphyr ou l’aquilon
Depuis ce jour me promène
De la forêt à la plaine,
De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène,
Sans me plaindre ou m’effrayer:
Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose
Et la feuille de laurier.

Eudore Évanturel (1852-1919) : La Tombe ignorée

Quelque part — je sais où — près d’un saule qui pousse
Ignoré du soleil quand le printemps sourit,
Un tombeau que quelqu’un a cherché dans la mousse,
Laisse voir sur sa croix que nul nom n’est inscrit.

Personne que je sache, à genoux sur la pierre,
N’est venu, vers le soir, y prier en pleurant ;
Mais un ange descend sans doute avec mystère
Dans ce lieu, quand le jour s’abat triste et mourant.

Les fleurs n’y vivent pas et la mort ne recueille
Pour moisson, que le foin oublié du faucheur,
C’est à peine, l’été, si parfois une feuille,
— Triste larme du saule — y tombe comme un pleur.

Je suis allé revoir cette tombe ignorée ;
Et seul, quand j’ai voulu retrouver le chemin,
Quelqu’un était debout, en défendant l’entrée :

C’était l’Oubli, pensif, et le front dans la main. 

Marie Nizet (1859-1922) : La Torche

Marie Nizet (1859-1922) : La Torche dans Femme : Enlacement 57-186-duo-

Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir,
Son champ de jouissance et son jardin d’extase
Où se retrouve encor le goût de son plaisir
Comme un rare parfum dans un précieux vase.

Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouis
Dans l’émerveillement qu’il traînait à sa suite
Et qui gardez au fond de vous, comme en deux puits,
Le reflet persistant de sa beauté détruite.

Je vous aime, mes bras, qui mettiez à son cou
Le souple enlacement des languides tendresses.
Je vous aime, mes doigts experts, qui saviez où
Prodiguer mieux le lent frôlement des caresses.

Je vous aime, mon front, où bouillonne sans fin
Ma pensée à la sienne à jamais enchaînée
Et pour avoir saigné sous sa morsure, enfin,
Je vous aime surtout, ô ma bouche fanée;

Je vous aime, mon coeur, qui scandiez à grands coups
Le rythme exaspéré des amoureuses fièvres,
Et mes pieds nus noués aux siens et mes genoux
Rivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres…

Je vous aime ma chair, qui faisiez à sa chair
Un tabernacle ardent de volupté parfaite
Et qui preniez de lui le meilleur, le plus cher,
Toujours rassasiée et jamais satisfaite.

Et je t’aime, ô mon âme avide, toi qui pars
- Nouvelle Isis – tentant la recherche éperdue
Des atomes dissous, des effluves épars
De son être où toi-même as soif d’être perdue.

Je suis le temple vide où tout culte a cessé
Sur l’inutile autel déserté par l’idole ;
Je suis le feu qui danse à l’âtre délaissé,
Le brasier qui n’échauffe rien, la torche folle…

Et ce besoin d’aimer qui n’a plus son emploi
Dans la mort, à présent retombe sur moi-même.
Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moi
Résorbé, c’est bien vous que j’aime si je m’aime.

Recueil:  Pour Axel de Missie

Ghislaine Bricout : 2185

Dans son cahier fripé,
un peu comme sa vie,
en désordre de mots,
il nous a tout conté :
son enfance bafouée,
son enfance violée.
Il a tout couché là
en poésie tristesse,
en phrases déchirées,
en dialogues de seringues,
en éclatants pétards.
Nous l’avons écouté
silence insoutenable :
il nous livrait sa vie
en lambeaux de papier.
Il fallait tout ranger,
tout remettre à sa place.
Ce puzzle confident
était étalé là.
Fallait-il appeler tout cela une vie ?
Ou un magma de jours
débordant l’existence
et roulant sur les pages
d’un cahier d’écolier………

Je suis allée porter l’écriture dans une maison d’arrêt (le 19 août 2008) et un détenu m’a apporté un cahier où se résumait sa vie. J’en ai tiré ce poème que je vous adresse. Merci d’apprécier mes poèmes, amitié poétique. “

C’est moi qui vous remercie Ghislaine.

Charles Cros

Au printemps, c’est dans les bois nus
Qu’un jour nous nous sommes connus.

Les bourgeons poussaient vapeur verte.
L’amour fut une découverte.

Grâce aux lilas, grâce aux muguets,
De rêveurs nous devînmes gais.

Sous la glycine et le cytise,
Tous deux seuls, que faut-il qu’on dise ?

Nous n’aurions rien dit, réséda,
Sans ton parfum qui nous aida

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918) : Mai

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

Pierre Perrin : Un amour de lumière

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J’aurais tant voulu vivre un amour de lumière
et combler une femme à la fois mon amante
et ma mère, avec qui, le jour, la nuit, liés
tout n’eut été qu’espoir, partage et démesure.

Cette femme, un matin, est entrée dans ma vie.
Elle a souri, m’a pris la main, m’a entraîné
sur ses pas, dans un lit, vers son âme avec grâce.
Par son corps et son rire, elle était l’avenir.

Naturelle, attentive, ingénieuse et secrète,
elle se livrait nue comme on roule dans l’herbe ;
elle ouvrait le mystère, agrandissait le temps.

Pourquoi tout à croulé ? Pourquoi a-t-il fallu
que le bonheur esplose, et revienne l’absence ?
Qui gouverne la vie sinon, partout la mort ?

10 juin, duperie

Lu : Lorsque, la nuit / Nous avons vu notre aimée dans un rêve / Même fugitif, / De notre couche, le lendemain / Comme nous lever nous paraït triste ! (Kok XII ; 575)

Vu : Depuis que je vais moins vers elle, j’ai droit quand elle me croise, à des sourires lumineux et doux comme des couchers de soleil sur la mer. Il faut donc que je me tienne éloigner pour qu’elle me voie et fasse attention à moi vraiment ?

Commentaire : chez Cathy : Je ne résiste pas au plaisir de te recopier ça : ” … la dramaturgie moderne a ressuscité Antigone et l’a sortit de sa tombe. Antigone exaltée comme celle qui se révolte contre le pouvoir de l’Etat, symbolisé par Créon ; celle qui s’insurge contre les conventions et les règles, au nom des lois non écrites, celles de sa conscience et de son amour. C’est la jeune fille émancipée, qui laisse dans la caveau familial la dépouille de l’innocente, écrasée par les habitudes et contraintes sociales. C’est Antigone la révoltée ; mais, tant qu’elle s’indigne contre la tyrannie familiale et sociale, elle en reste encore psychologiquement dépendante et prisonnière. Antigone doit être assez forte et assez libre, pour assumer pleinement son indépendance, dans un nouvel équilibre qui ne soit pas celui d’une hibernation banalisante. La légende ainsi prolongée symbolise la mort et la renaissance d’Antigone, mais d’une Antigone devenue elle-même, à un niveau supérieur d’évolution. “

6 juin, lourd.

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Relu : Guillaume Appolinaire

Ô ma jeunesse abandonnée / Comme une guirlande fanée / Voici que s’en vient la saison / Des regrets et de la raison. (Vitam impendere amori.)

Découverte de ce soir :

Albert Glatigny

Voici le soir

Voici le soir : pareils au clair de lune,
Tes yeux charmants rêvent sous tes cils longs ;
L’air est léger ; si tu le veux, nous allons
Dormir au bord de la mer, sur la dune.

Un chant s’élève entendu par mon cœur,
Un chant d’amour exhalé par ton âme.
Triste et bien doux, vers le ciel tout en flamme
Qui semble prêt à mourir de langueur.

La mer est là. Ses vagues argentées
Causent tout bas tendrement, comme nous,
Et moi, je tiens, assis à tes genoux,
Dans mes mains tes deux mains abritées.

Ne parlons plus, ne songeons plus, laissons
Le temps passer et briller chaque étoile ;
Le vent est frais ce soir, baisse ton voile,
Je sens courir sur ton sein des frissons

Ecouter : Sur France Inter chez le génial Lodéon, l’ouverture du Barbier de Séville, par le Chicago Symphony Orchestra, dirigé par Fritz Reiner. Une tempête de son qui vous submerge comme une avalanche. Du grand Rossini !

Moustache : (fin) J’ai eu droit à un  » Oh que tu es beau de Nathalie cet après-midi.  » accompagné d’une bise. Bref elles ont gagné et en sont fières.

5 juin

Moustache (suite et fin) : Je l’ai rasée ce soir ! Les collègues sont revenues à la charge aujourd’hui. Pourtant je n’étais pas le seul à en porter une, mais rien n’y a fait.

Entendu : Sur France -Musique à midi la chanson de Frehel avec ce vers ” Moi mon cœur n’a pas vieilli ” qui me plait.

Lu : Cacher mon amour / M’est très pénible. / Sans qu’elle le sache / A qui confierai-je / Cette passion ? (Kok. XI ; 519)

photo

Lujuria !

2 juin, terne

Reflexion : L’amour, c’est  chaque jour la connaître un peu mieux, par un détail physique ou moral. Et lorsque cela cesse l’amour est fini.

Vu : Carmen, de Bizet sur France 3. Le romantique que je suis se laisse emporté par cette musique et cette histoire.

Lu : Au printemps / Où gazouillent des milliers d’oiseaux / Toutes choses / Se renouvellent / Moi seul vieillis.

 

1er juin, sinistre et pluvieux.

Kevin : La maison bruisse encore de son prénom. Ce matin il a été mis en bière et incinéré cet après-midi. Les rumeurs veulent que son départ soit dû à sa rupture avec sa copine. Aucun autre sujet de conversation n’a vraiment fait surface. Ceux qui sont allé le voir au crématorium y ont rencontré sa famille atterrée.

Je n’ai pu m’empêcher de dire à mes collègues que j’avais du respect pour ce gamin. Toutes les explications ne valent pas ça : il a prit la décision de poser son fardeau et de laisser les autres continuer sans lui.

Lu :

Pour rentrer au port, / Ma barque, fendant les roseaux / Rencontre maints obstacle / Mais, d’arriver bientôt à vous / Ne croyez pas qu’ils m’empêcheront ! /

(Anonyme VIII e siècle)

Photo :

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Entendu :

Je veux me glisser sous ta peau… Florent Vintrinier.

Poésie :

Elle est là en moi qui me torture
Me rendant cette vie de plus en plus dure
J’écoute ses silences
Tâchés de complaisance
Elle se nourrit de ma misère
Se délecte de mes angoisses
Circulant dans toutes mes artères
Épuisant ma carcasse.
Elle s’est faite prison
Forteresse imprenable
Cachée dans le donjon
Elle se croit inviolable
Parfois elle semble m’oublier
Je retrouve ma liberté
Je respire à pleins poumons
A m’enivrer de cet air qui sent si bon
Mais très vite sa griffe cruelle
De ma perpétuité se rappelle.
Alors je courbe le dos
Recevant d’elle les pires maux
Il n’est d’ennemi plus puissant
Invisible conquérant
Elle est l’envers de la quiétude
Elle a pour doux nom : solitude.
B.T

Anonyme trouvé sur la toile. Terrible non de ne pas connaître l’auteur ?

Blog-note : 13 mai, lendemain de victoire

Entendu : Le Petit navire, de Daphné.
Lu : Yves Harrand
Des milliers de sommets, mais point de vol d’oiseau,
Sentiers à l’infini, mais pas âme qui vive,
Une barque isolée, un vieux sous son chapeau
Pêche seul, dans le froid ; la neige sur la rive

Liu Zongyuong
718-539

Le moine Manzei (VIIIe sicèle)

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A quoi comparer
Notre vie en ce monde ?
A la barque partie
De bon matin
Et qui ne laisse pas de sillage.

Izumi Shikibu (XIè siècle)

 

56333yoshchikanobu.jpg

Quand je ne serai plus
Pour avoir dans un autre monde
Un heureux souvenir
Je voudrais une fois encore
Te rencontrer aujourd’hui.

Blog-notes : 29 avril, jour de fête et d’orage

Lu : La décision chrétienne de trouver le monde laid et mauvais a rendu le monde laid et mauvais. Friedrich Nietzsche

Et cela est valable pour beaucoup de religions.

Puisque tes jours ne t’ont laissé
Qu’un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu’on ne tende la couche
Où ton cœur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys qu’y courbe un souffle amer,
— Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l’homme est semblable
Aux illusions de la mer.
Paul-Jean Toulet

J’ignorais tout de lui jusqu’à ce soir : grave lacune.

 

Blog-note : 15 avril, reprise

Blog-note : 15 avril, reprise dans Dire 57-069-cerisiers--300x225

Cette après-midi, très forte pluie avec de la grêle. Un collègue m’a fait penser à ce poème japonais lorsqu’il m’a dit : “J’avais de beaux cerisiers. C’est cuit ! “.

O pluie de printemps
Ne tombe pas si fort ;
Les fleurs du cerisier,
Je ne les ai pas vues encore
Si tu les faisais tomber, quel regret !

Anonymes (VIIIe siècle)

Antonio Machado : Le Chemin

Antonio Machado : Le Chemin dans Poésie 59-129-machado--300x199

Jamais je n’ai cherché la gloire
Ni voulu dans la mémoire
des hommes
Laisser mes chansons
Mais j’aime les mondes subtiles
Aériens et délicats
Comme des bulles de savon.

J’aime les voir s’envoler,
Se colorer de soleil et de pourpre,
Voler sous le ciel bleu, subitement trembler,
Puis éclater.

A demander ce que tu sais
Tu ne dois pas perdre ton temps
Et à des questions sans réponse
Qui donc pourrait te répondre?

Chantez en cœur avec moi:
Savoir ? Nous ne savons rien
Venus d’une mer de mystère
Vers une mer inconnue nous allons
Et entre les deux mystères
Règne la grave énigme
Une clef inconnue ferme les trois coffres
Le savant n’enseigne rien, lumière n’éclaire pas
Que disent les mots?
Et que dit l’eau du rocher?

Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins

Gérard de Nerval (1808-1855)

Lu :
C’ est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait ;
Qui, venant dans ma nuit profonde,
D’ un seul regard l’éclairerait !…

Tout est dit dans ces quatre vers. Il a écrit aussi :

La pensée se glace en se traduisant en phrases, et les plus douces émotions ressemblent alors à des plantes desséchées, que l’on presse entre les feuillets afin de les conserver.

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